RENCONTRE: LA MARCHANDE DE SORBET

Publié le par Nysida




J'étais l'avant dernière enfant d'une famille qui en comptait cinq. A cette époque, nous habitions la Rue Achille René Boisneuf située dans la ville de Pointe -à-Pitre, en Guadeloupe.
Il m'arrivait souvent de rencontrer, à la sortie des classes de l'après midi, ces marchandes typiques de nos îles. Elles savaient mieux que quiconque, vous amadouer avec leurs petits mots doux. C'étaient des "viens doudou chérie","viens près de moi mon petit colibri","mon sucre en miel"...
Anastasie, la marchande de sucre d'orge, Claire, celle des berlingots, Man Tine, la vendeuse de "popotes de fruit à pain" et de surelles, elles étaient toutes installées devant le cinéma "La Renaissance". Je garde d'elles et de toutes leurs sucreries de merveilleux souvenirs. J'avoue en avoir encore leur goût sur la langue.
Mais la marchande de sorbet représente encore bien plus pour moi.
Que de fois ai-je entendu cette voix qui a bercé une partie de mon enfance!
C'était une femme peu ordinaire, toujours souriante, à la peau de sapotille, vêtue toujours coquettement.
Elle poussait devant elle un chariot posé sur des roues empruntées à un vieux landau d'enfant. Sur celui-ci trônaient six sorbetières!
Et le rêve commençait.
Lorsqu'elle apparaissait à l'entrée de la rue Frébault, en lançant de sa voix chantante "ser..."pour terminer beaucoup plus tard par un "bet" tonitruant, c'était comme un signal. Un étrange ballet commençait alors: employés de bureaux, servantes, enfants, tous accouraient munis de timbales ou de verres.
Elle s'arrêtait devant le client et demandait d'une voix câline:
-Que veux -tu chéri? Coco, barbadine, abricot, goyave, banane, pomme liane?
Ces noms enchanteurs vous flattaient  déjà le palais.
Je courais alors à la maison en criant:
-Voici la marchande de sorbet!
C'était à qui me tendait le premier sa timbale.
Je guettais son arrivée sur le balcon, trépignant d'impatience, sachant que bientôt, elle serait là.
Aussitôt que j'entendais le fameux "ser..."qui provenait de la rue de Nozières, je savais que bientôt le "bet" retentirait à mes oreilles.
Enfin, elle apparaissait! Je dévalais les escaliers, suivies de ma petite soeur. Nous portions chacune trois timbales de couleurs différentes. Sagement, nous attendions notre tour, essayant de nous décider sur le choix des parfums.
J'admirais ces gestes: saisir le petit crochet qui maintenait la manivelle, ôter les couvercles...
Ô merveille! Elle nous dévoilait alors ses trésors.
De doux parfums de fruits embaumaient l'air.
Quand venait enfin notre tour, je sortais de ma rêverie un instant.
-Que veux-tu belle doudou? me demandait-elle .
-Je voudrais un sorbet à la barbadine, un à l'abricot et deux à la pomme liane, s'il vous plaît.
Elle me servait et rajoutait un peu plus dans ma timbale en disant:
-Un petit"agouba"pour toi doudou.
Je la remerciais et, tout en dégustant mon sorbet, j'attendais déjà demain pour revivre cet instant magique.
Je n'ai jamais su son nom. La vie moderne l'a chassée et avec elle,une partie du charme de notre ville a disparu.


Sapotille: fruit tropical, ayant un peu la couleur du kiwi.
Agouba: rab,surplus.
Serbet: sorbet en créole.

                                          
                                                                        


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Yas 07/07/2009 23:38

jolie petite histoire...