RENCONTRE: LA MABO

Publié le par Nysida

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RENCONTRE 

 

 

                       LA  MABO

 

 

Avant d’aller plus loin, je voudrais tout d’abord vous expliquer ce qu’est une  Mabo  et par la même exprimer tout ce que ce mot renferme d’amour.

On pourrait simplement dire que c’est une employée de maison qui s’occupe des enfants mais cela serait passer sous silence une autre réalité.

La  Mabo  était bien plus que cela !

Aux Antilles, s’il  y avait autrefois un personnage qui occupait une place importante dans les familles aisées et celles des « blancs créoles », c’était bien  la Mabo. Elle était chargée de s’occuper des enfants.

Leur présence remonte à bien loin dans notre histoire, dans notre passé, à l’époque esclavagiste.

Cette fonction était souvent réservée aux mulâtresses (métisses issues de colons blancs et d’esclaves).Les Mabos demeuraient toute leur vie attachées à la maison des  maîtres.

Elles menaient les enfants « à la baguette » et ceux-ci lui vouaient une réelle affection. C’étaient elles qui recevaient les confidences, soignaient les petits  bobos  du corps et de l’âme. Les mères se reposaient entièrement sur elles.

Cette tradition issue de la période sombre de l’esclavage a duré environ jusqu’aux années 1960.

De nos jours, il existe encore des Mabos, elles n’exercent plus ayant toutes largement dépassé un certain âge.

Pourtant, elles continuent de recevoir visites, affection, cadeaux de ces enfants qui ont été un peu les leurs.

Je me souviens de mon père et de sa Mabo Julie. Enfants, nous allions souvent lui apporter son repas et lui rendre une visite. Tous les samedis ou les dimanches, avant de partir pour la plage, nous passions la voir. Mon père lui avait offert une petite maison et s’est occupé de tous ses besoins jusqu’à sa mort. Elle repose désormais dans le caveau familial.  Il ne l’a jamais abandonnée. C’est vous dire la place qu’elle occupait dans son cœur !

 

Et, c’est tout simplement que j’ai choisi de vous parler de MA Mabo, Nana.

Aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance, elle en fait partie.

C’était une femme à la peau sombre, aux traits fins, sentant bon et toujours bien coiffée. Elle était superbe !

Jamais un cri, son regard sévère et son index levé menaçant  suffisaient à nous faire obéir.

J’avoue que parfois nous profitions de sa gentillesse. Elle se laissait faire avec tendresse et passait volontiers à nos petits caprices.

Celui qui savait le mieux l’attendrir, c’était Richard notre frère. Il était le seul garçon de la famille et le chouchou de ses sœurs et de sa Mabo. Nous n’étions pas jalouses car nous profitions souvent de ses faveurs.
 Encore aujourd'hui, Nana se plaît à raconter à nos enfants
comment, Richard à l’âge de quatre ans se faisait porter au lieu de marcher. Elle l’imite volontiers en riant.

 

 Elle prend la pose, les bras levés, l’air suppliant : « Nana pôté, nana pôté ! Riri fatigué ! (Nana porte moi ! Nana porte moi, Riri est fatigué !)

Ce qui valut à ce cher petit une fessée de maman.

Sa mémoire ne lui fait jamais défaut et cette anecdote issue du passé nous amuse beaucoup.

 Chaque jour, Nana nous baignait. Cela n’avait rien d’un bain ordinaire. C’était un véritable cérémonial !

Elle parcourait le jardin à la recherche des feuilles souhaitées, choisissait les meilleures : Glycérine, Bois carré, Corossol et bien d’autres connues d’elle seule.

Une fois la récolte terminée, elle lavait et froissait les feuilles entre ses mains, dans l’eau de grandes bassines mises au soleil. Il faut le préciser, nous avions chacune la nôtre.

Lorsque la température était idéale, c’était l’heure  de se plonger dans cette eau tiède et parfumée.

Parfois, nous chahutions, chacun dans notre bassine. Nous nous renvoyons les feuilles oubliées dans l’eau.

Puis venait le moment de sortir du bain. Nous n’étions pas toujours d’accord sur qui le ferait en premier. C’était  Nana qui décidait.

Nous étions alors frictionnés,  séchés, talqués, parfumés. Habillés et chaussés, nous passions à la coiffure. Bien sur, Richard finissait toujours le premier : il avait les cheveux courts.

Nana, assise sur une chaise, un petit banc posé entre les jambes commençait toujours par l’aînée. Alignées, nous attendions chacune notre tour les rubans à la main, ceux-ci devaient être assortis à notre tenue du jour.  Nous assistions avec bonheur à cette séance de coiffure pas comme les autres.

Nana, de ses mains expertes nous enduisait la chevelure d’huile de Karapat réputé faire du bien à nos cheveux. Elle démêlait, brossait, traçait des raies et nous coiffait. Poser les rubans était la dernière étape. Il arrivait que nous choisissions nos coiffures : une, deux, trois ou quatre tresses. Les queues de cheval n’étaient pas toujours acceptées : nos cheveux s’emmêlaient trop vite.

Enfin prêts, nous partions pour la promenade sur La Place de la Victoire. Nous étions heureux. Là-bas, nous attendaient nos amis, eux aussi accompagnés de leur Mabo : Mabo Sylphide, Mabo Adrienne.

Avant le départ, notre chère Nana avait préparé soigneusement le sac contenant notre goûter (pain au chocolat, à la confiture de goyave, au beurre salé). Nous avions parfois droit à des épis de maïs bouillis, des châtaignes, des dindés. Bien sur, elle n’oubliait jamais l’eau et nos timbales (chacun avait la sienne et de  couleur différente).

Parfois, l’eau était remplacée par de la tisane. Quelle horreur ! Je détestai franchement le goût fade de celle-ci et me faisait souvent priée pour l’avaler.

Nos amis avaient droit au même traitement.

A l’approche de la rentrée scolaire, au mois de septembre (la rentrée se faisait alors en octobre, saison cyclonique oblige), la coutume était de nous purger à l’huile de ricin puis de nous rafraîchir avec des tisanes de chiendent ou autres herbes connues de notre Mabo.

Tout cela était sensé nous nettoyer l’organisme, nous débarrasser des vers intestinaux, nous donner une belle peau et nous rendre plus résistants  aux infections.

Nana était toujours là pour nous et ne se plaignait jamais. Elle était celle qui nous préparait le lait du soir, celle qui nous racontait des histoires, celle qui nous rassurait  lorsque nous faisions des cauchemars et aussi celle qui pouvait passer une nuit blanche à nous bercer si nous étions malades.

Nous lui rendions cet amour par des câlins, notre respect et notre obéissance.

J’ai souvent coutume de dire qu’elle est ma deuxième maman et c’est souvent ainsi que je la présente.

Elle faisait partie de notre famille, vivait, sortait, voyageait avec nous.

Elle se souvient encore de son voyage à Paris et de cette demande en mariage qu’elle refusa.

Cette vie à nos côtés ne l’empêchait pas d’avoir des moments bien à elle, son petit jardin secret.

Nous avions grandi et Nana était là.

Un jour, maman nous avertit que notre Nana ne vivrait plus à la maison : Elle allait avoir un bébé.

Nous étions partagés entre le chagrin de la voir moins souvent et la joie d’avoir un bébé. Ce bébé à naître, nous le considérions déjà comme le nôtre.

Ce fut une magnifique petite fille. On la nomma Marie- Line .Pour nous, elle serait et resterait Linou.

C’était notre poupée !

Nana nous l’emmenait souvent. Nous la promenions, la bercions, la changions. Nous nous disputions souvent pour savoir laquelle d’entre nous aurait le privilège de lui donner le biberon.

Notre chère Mabo a été et est toujours présente dans tous les évènements importants de notre vie : mariages, baptêmes, deuils…

Ceux d’entre nous qui ne résident plus dans l’archipel vont la saluer à chacun de leur passage dans l’île. Elle connaît nos enfants et nos petits enfants. Ceux-ci savent qui elle est et quel rôle elle a joué dans nos vies.

Linou, sa fille, demeure une petite sœur qui a toute notre tendresse.

Je sais qu’elle sera toujours là pour moi et moi, je serai toujours là pour elle.

 

                                                              

 

 

Lexique :

 

Corossol, arbre fruitier de la Guadeloupe dont les feuilles et les fruits sont réputés pour leurs vertus thérapeutiques.

 

Karapat : nom donné au ricin. L’huile obtenue artisanalement à partir des graines est utilisée pour les cheveux, la peau et en friction contre le rhume et pour frotter les gencives douloureuses du bébé dont les dents percent.

 

 

 

 

 

 

 

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Pierre-Louis 11/12/2009 18:38


Très très beau, très émouvant et très bien écrit.

Pas besoin de la traduction "Nana porte porte moi", l'original se comprend très bien.

Merci pour ce joli moment de lecture. 


Nysida 11/12/2009 21:20


Merci pour cet encouragement!


Paul 20/10/2009 00:38



Quelle joie de vous retrouver chère Nysida et quel plaisir de lire vos beaux souvenirs, si joliment décrits. C'est un véritable bonheur que de humer les parfums, de voir les couleurs et de sentir
vivre votre bel archipel, loin, là-bas dans cette Normandie humide et froide de ce début d'automne...


Paul



Nysida 20/10/2009 12:11


Cher Paul,
Vos encouragements me vont droit au coeur. Je suis encore bien loin d'égaler votre talent mais il faut bien commencer un jour.
A l'heure où la nature s'éveille, il n'est que 6 heure du matin, le soleil est à peine levé et les oiseaux sortent de leur nid, cela m'a réchauffé le coeur de trouver un petit mot de vous.
Même humide et froide, la Normandie a son charme. Savez- vous qu'un de mes beaux-frères est d'origine normande? J'y ai séjourné quelques jours lors du mariage.
Pour vous consoler, je vous envoie le soleil de mes îles avec toute mon amitié.
A bientôt sur votre blog